De l'espace, et du temps.

June 3, 2015

 

Qu’ils gagnent de l’argent avec les jupons de nos arrière-grands-mères, peut-être que c’est ça qui me gêne. Qu’ils chiffonnent leurs dentelles et mélangent leurs épingles à chignon, leurs chapeaux, leurs prénoms sur les bols bretons, aussi qu’ils vendent trois fois son prix leurs bagues de jeune fille, je sais, je sais, c’est un métier, excusez-moi messieurs, sans doute est-ce un vieux souvenir qui remonte, oh rien d'important, une stupide histoire d'enfant, mais dans vos gestes de brocanteur, j’entends le mot « piller ».

 

En haut de la rue Yves-Bodiguel, dans sa boutique à l’année, la dame du Vide-Grenier prend en dépôt les jupons de nos arrière-grands-mères – c’est-à-dire les boîtes à tabac, les dinettes en porcelaine, les lampes de chevet, les électrophones, les services à café, les vases en cristal, les fume-cigarettes, les globes de mariée… Ici, on vient poser, et déposer ses petites affaires. La décision se prend lentement, avec le temps nécessaire. Et il est quelque chose de l’élégance dans ce geste-là.

 

Ce qui me fâche, je crois, chez les brocanteurs, c’est le mot « vider » qui dit « vider les maisons », vite, trier, jeter, embarquer, pas de temps à perdre, vite, au panier, vider de son sens et de son histoire l’objet qu’on sort du placard, qu’on met dans des caisses, vite, qu’on engouffre dans des sacs – on empoigne, on attrape par le cou la petite biche en plâtre, on regarde vulgairement sous ses pattes, on arrache la feutrine verte de son socle au cas où se cacherait une signature en dessous, il n’y a rien, on fait la moue, on crache par terre et on vise la benne.

 

La dame du Vide-Grenier a été violoniste. Pendant trente ans.

Elle m’a parlé doucement de sa passion pour la musique qui s'est arrêtée.

J’aime le silence entre ses mots, qui laisse à l’autre, de l’espace, et du temps.

 

 

 

Please reload

Articles récents
Please reload

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now